Pour le whisky comme pour le reste, le prix qu'un collectionneur est prêt à mettre dans un objet est directement corrélé au montant qu'il a vu d'autres collectionneurs mettre dans le même objet ou dans un objet similaire, l'écart qu'il s'autorisera par rapport à cette "norme" étant lié à la dynamique du moment sur ce marché, et à son degré d'addiction.
En d'autres termes, estimer une bouteille est un exercice (relativement) simple lorsque cette bouteille a déjà fait l'objet de transactions, soit dans le cadre d'une commercialisation traditionnelle, soit dans le cadre de ventes aux enchères, mais il ne faut pas perdre de vue que cette estimation n'est valable que dans une fenêtre temporelle donnée : 18 mois après sa sortie, on trouvait encore facilement de l'Ardbeg Very Young à moins de 50€, prix qui paraissait totalement déraisonnable pour un whisky de 6 ans un peu brûle-gueule même pas single cask et proposé à près de 3000 exemplaires (l'équivalent d'une dizaine de Hogsheads !). Aujourd'hui, on constate que ce même whisky se négocie 4 fois ce prix ; et dans 5 ans, il ne trouvera peut-être pas preneur à 30€...
En clair, tant qu'il ne trouvera pas de référentiel, un acheteur potentiel hésitera à mettre beaucoup de sous dans ce flacon.
On peut toujours essayer de dégager des critères "objectifs" permettant de valoriser un flacon, et se donner ainsi l'illusion d'adopter une approche "rationnelle", mais ce n'est qu'un leurre, car l'acte d'achat est tout sauf rationnel. Ainsi, je peux être tenté de dire que ce qui fait la valeur d'un flacon sera une combinaison de critères tels que :
- La rareté (nombre de bouteilles ; moins y'en a, mieux c'est)
- L'âge (plus c'est vieux, mieux c'est)
- L'ancienneté (plus l'embouteillage est ancien, mieux c'est)
- La réputation de la distillerie
- La réputation de l'embouteilleur
- Le fait que la distillerie est fermée ou pas (si elle l'est, c'est mieux)
- Single Cask ou pas (si c'en est un, c'est mieux)
...
Mais si je prends ces critères, comment expliquer qu'un Banff (distillerie de bonne réputation ET fermée) 32yo (ça commence a être vénérable) DL OMC (pas le plus pourri des IB) C#3971 (single cask) 164 btls (relativement peu) se négocie facile deux fois moins cher qu'un Lagavulin 21yo OB (distillerie réputée mais qui produit tout de même près de 2,5 millions de litres par an), plus jeune, et tiré à 40 fois plus d'exemplaires (ça commence à faire un gros batch, non ?) ?
Concernant ta bouteille :
- Qu'elle n'ait été tirée "qu'à" 800 exemplaires n'est pas ce qui va en faire sa valeur. Jean Boyer a tiré 800 exemplaires d'un excellent Aberlour il y'a une paire d'années, et ce n'est pas ça qui fera qu'on la retrouvera à plus de 40€ demain sur WhiskyAuction. Par ailleurs, le monde est plein de single casks, dont sont issus par définition un nombre limité de flacons (parfois moins de 100, souvent entre 100 et 400), et qui ne verront jamais leur prix dépasser 100€.
- Que ces bouteilles soient numérotées, franchement, ça ne change pas grand chose non plus. La plupart des IB le font depuis bien longtemps. Ca coûte peut-être 1 euro de plus par flacon parce qu'il faut faire tourner la chaîne deux fois, mais l'amateur ne paiera pas plus pour autant.
- Qu'elle vienne de chez Aberlour n'agira pas comme un accélérateur de valeur. Il y'a de très bonnes choses qui sortent de cette distillerie, mais Aberlour souffre aujourd'hui d'avoir été l'une des toutes premières distilleries convenablement distribuée en France (merci Pernod Ricard), facilement disponible en grande surface et chez Nicolas (et encore avant chez Auxil

), si bien qu'elle a chez nous aujourd'hui une image de whisky d'usine pour supermarché. C'est un peu paradoxal quand on sait qu'elle produit nettement moins que Teaninich et peut-être trois fois moins que Miltonduff qui sont restées nettement plus confidentielles.
En revanche, le "mode de distribution" de ta bouteille, réservée au personnel, ça c'est top. Ca marche souvent. Ca veut dire que les seules bouteilles disponibles sur le marché proviendront d'employés prêts à céder leur flacon perso. si en plus l'étiquette est sympa (je sais, c'est con, mais ça compte aussi), ça peut suffire à faire plonger quelques inconditionnels de la marque. Mais existe t-il des inconditionnels d'Aberlour comme il existe des inconditionnels de Port Ellen, de Bruichladdich, de Clynelish, ou de Strathisla ? Ta bouteille viendrait de l'une de ces distilleries, sûr qu'elle trouverait une paire de forumeurs prêts à "payer pour voir". Mais Aberlour... A moins que demain on ne trouve quelque note encourageante de nature à nous rassurer sur les qualités intrinsèques du produit. Là, sur que ta bouteille prendrait de la valeur. Car ici, nous avons la faiblesse d'acheter non seulement ce qui est rare, mais aussi ce qui est bon

!