Stéphane,
J'ai beaucoup apprécié ton dernier message, dans la mesure où il pose clairement la question centrale dans le monde du whisky: Quel est l'importance relative de la qualité du whisky par rapport à l'impact économique?
J'ai lancé dans un autre forum une discussion concernant les embouteilleurs indépendants. Les gens qui fréquentent cet autre forum me reconnaitront, les autres, je préfère qu'ils continuent leurs discussions enrichissantes ici...
Mon message de ce matin, expliquant pourquoi certaines distilleries préfèrent ne pas indiquer leur nom sur la bouteille ne veut certainement pas dire que je suis d'accord avec cette pratique. Je suis personnellement un fanatique des embouteillages indépendants avec indication de la distillerie, de la date de porduction et de la date d'embouteillage, et si possible du numéro du fut (et comme c'est le cas chez Signatory, du numéro de la bouteille par rapport au nombre de bouteilles produites).
Ma seule intention était d'expliquer pourquoi je comprends l'attitude de certaines distilleries. Bien évidemment je ne suis pas d'accord avec elles.
Ceci dit, plus de 90% de la production continue à disparaitre dans le blend (de luxe ou non), et les plus grands marchés sont des marchés asiatique, chinois et japonais en particulier. Il n'est par rare que le whisky accompagne l'ensemble d'un repas à Hong Kong par exemple. Personnellement je trouve cela parfaitement regrettable, et je préfère boire de l'eau en mangeant, et pleinement profiter de mon single malt, bien au chaud, bien tranquillement après le repas. Mais, enfin, à chacun ses pratiques.
La seule bouteille que j'ai achetée sans en connaitre la provenance, est une bouteille de Glen Peel (http://www.whisky-distilleries.i...nnu.shtml) que j'ai achetée comme un con dans un grand magasin parce qu'elle me semblait bon marché, et qu'il y était indiqué "Glenlivet". Ce n'est que plus tard que je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'un whisky de la région "Glenlivet" (une région imaginaire inventée par cet embouteilleur de peu de scrupules - un peu le pendant de la Martiniquaise - qu'est William Peel, que je soupçonne fort de pas etre trop honnete. Ceci dit, son whisky n'est pas imbuvable....).
J'ai toujours refusé d'acheter (malgré les conseils de mon caviste) des bouteilles de la série "As we get it" (appartenant à Ian McLeod, que je considère comme l'un des meilleurs indépendants...) parce qu'il est impossible de savoir de quelle distillerie les bouteilles proviennent.
De même j'ai toujours systématiquement refusé d'acheter les produits de Compass Box, malgré leur immense réputation. Ce sont des vatted malts, et je préfère laisser ce genre de production aux "gens normaux". Personnellement, j'ai quitté le cercle des gens normaux, depuis que je suis devenu "fou de single malt". Je suis parfaitement conscient de faire partie d'un monde marginal, et c'est ce qui alimente la passion, au fond.... Ceci dit, je ne déconseillerai jamais à qui que ce soit de boire des Asylum, Hedonism & co... C'est pour moi un monde parallèle au mien.
Nous restons malheureusement, nous les amateurs de single malt, la partie congrue du marché du whisky. A peine 13 % l'année dernière. Mais ceci représente effectivement une croissance énorme par rapport aux années précédentes... Nous commençons à prendre du poids.
Et comme dans toutes les prises de poids, il y a les effets secondaires.
Le premier a été clairement démontré par Diageo, lorsqu'ils ont sans scrupule changé leur Cardhu single malt en Cardhu pure malt... Le tollé qui y a fait suite, et la décision (un peu étonnante) de Diageo de revenir sur leur décision (même après avoir modifié l'étiquette) est extrêmement symptomatique.
Les amateurs de single malt ont enfin leur mot à dire...
J'en ai longuement discuté avec Ian McLeod lors de on voyage en Ecosse. Ruppert Patrick (directeur des exportations) qui m'a merveilleusement reçu lors de mon voyage semblait craindre pour l'avenir du single malt, justement à cause de son succès actuel.
Partant du principe que le blend va continuer à rester la locomotive, et donc engloutir la plus grande part de la production, quel va être l'état des stocks d'ici quelques années, sachant qu'un bon single malt a rarement moins de 12 ans, et que très peu de distilleries ont anticipé le phénomène du succès actuel du single malt?
Les distilleries vont se trouver en rupture de stock, ce qui aura pour effet une considérable augmentation des prix. En ce qui concerne Cardhu, je ne trouve personnellement pas que c'est une catastrophe, mais les autres vont suivre... Ou pas (dans ce cas, les prix vont augmenter).
Ceci dit, il reste quelques irréductibles, au nombre desquels Springbank (propriétaires aussi de Cadenhead...), Bruichladdich (propriétaires de Murray McDavid -c'était le contraire il y a quelques mois-), Edradour, propriété de Signatory... pour ne citer que ceux-là.
Il y a une autre distillerie qui va devenir extrêmement intéressante (au moins au niveau de la démarche), et c'est Tullibardine. Cette distillerie vient d'échapper à la démolition grâce à un petit groupe d'investisseurs menés par John Black qui est un directeur de distilleries à la retraite (il a entre autres dirigé Old Pulteney), et qui ont décidé de ne faire que du single malt. Tout comme les autres que j'ai citées.
Que peuvent faire ces 3 gars de Tullibardine (voir la photo sur la première page
http://www.whisky-distilleries.info ) face à des géants comme Pernod Ricard ou Diageo?
Diageo a décidé de sacrifier Port Ellen, parce qu'ils estimaient plus important de développer les "Port Ellen Maltings".
Ce n'est pas pour rien que j'ai fait la page des propriétaires de distilleries sur le site.
Au fond, nous sommes bien peu de choses....